Troupeaux et mauvais bergers

Il est des peuples qui peuvent être considérés aujourd’hui comme des troupeaux qui ont besoin d’un chef car ils sont incapables de se guider eux-mêmes. Un mauvais troupeau n’obéit qu’à un mauvais berger qui en fait ce qu’il veut. Mais un bon berger qui gêne les habitudes de malhonnêteté, d’inertie et d’inconscience servant  la cause de l’iniquité au sein du troupeau, est un ennemi qu’il faut lapider. Les troupeaux qui vivent sur un fond d’idées banales qu’ils appellent la tradition, obéissent aux mauvais bergers de la tradition.

Les traditions permettent de vivre commodément dans un cadre tout fait, car les formules reçues dispensent d’invention, et l’initiative est un vice qui menace l’avenir de l’ordre établi. Il faut se contenter de ce qu’on a reçu en héritage, sans se créer de nouveaux moyens (philosophiques, institutionnels, économiques, techniques…) de vie. Le troupeau ne suit jamais les initiateurs ; il aide à leur emprisonnement.

Tous les mauvais bergers de la politique, de la philosophie, de la littérature, de la morale, tirent leur force du troupeau qui se reconnait dans leurs passions et leur égoïsme. Les mauvais bergers se multiplient aux époques de décadence où l’équivoque et le sabotage dominent. Les troupeaux se grossissent de la foule des timorés, des hésitants, qui ne savent pas où ils vontet qui ont peur de l’inconnu. Les mauvais bergers profitent alors de ce malaise et le troupeau les suit. En réalité ce sont les bergers qui suivent le troupeau, mais ils ne veulent pas en avoir l’air. Ils le suivent, et le troupeau ne s’en aperçoit pas. Quelquefois celui-ci tergiverse, et c’est la débandade ; alors le chef ne sait plus ce qu’il doit faire.

Pour être agréable au troupeau des médiocres et aux mauvais bergers qui le dirigent, il faut simplement rentrer dans les rangs, imiter les autres, suivre docilement la majorité. On n’a pas la pensée personnelle, mais la pensée officielle qui est une absence de pensée. On fait comme les autres. Des règles fixes et immuables décident du succès. Si l’on fait comme tout le monde, la société vous récompense à sa manière.

Les gens qui vont en troupeaux savent qu’ils ne courent aucun risque. Cependant, malgré l’intérêt qui leur commande d’être unis, il y a parfois au milieu du troupeau de graves dissentiments qui sont vite apaisés. Cette solidarité de façade dissimule les points faibles et les querelles intestines. Les gens qui vont en groupe, unis pour la même cause d’impuissance et d’inertie, parviennent à donner l’illusion du mouvement. Quand on est incapable de marcher seul, on marche en groupe. C’est par lâcheté qu’on suit le troupeau.

Les mauvais bergers ont une certaine prudence ; ils s’esquivent au moment du danger. Ils abandonnent leurs troupeaux aux heures difficiles. Eux qui vivent dans un Etat permanent de compromissions laissent aux autres le soin de se compromettre. Lâchés par leurs mauvais bergers, les troupeaux reçoivent des coups et connaitront des victimes. Le mauvais berger qui a mené le troupeau à la bataille avec de belles paroles, pour la défense d’un programme politique, n’est pas au premier rang. Et, au lieu de passer aux actes, il se dérobe. Il excite les individus les uns contre les autres, leur fait de belles promesses, et disparait au moment du danger. La lâcheté du mauvais berger est flagrante.

J’ai écrit au début de cet article qu’en réalité c’est le mauvais berger qui suit son troupeau mais il ne veut pas en avoir l’air. C’est cela même qui fait le malheur du troupeau car celui-ci ne s’en aperçoit même pas. S’il ne le suivait pas, le troupeau ne s’imaginerait pas être précédé. Il aurait plus de confiance en lui-même, et se débarrasserait de ce chef inquiétant. Mais on voit des situations si tragiques, si anormales, si extraordinaires où des alliances absurdes se font entre le chef et le troupeau : le chef est choisi parmi les plus tarés, délégué par les plus médiocres ; et le mauvais troupeau est convoqué pour la circonstance, dans un but inavouable. De même, les mauvais troupeaux rompent l’harmonie du geste et de la pensée et retardent ainsi le progrès par leur incurie, leur passivité et leur indifférence. Nombreux sont ceux qui se désaltèrent à l’abreuvoir commun de la haine et de l’envie. Ils ne connaissent pas d’autre stimulant que l’impuissance. Il leur faut penser, rêver et agir en troupe. La société n’est qu’une vaste collection d’individus qui passent leur temps à s’imiter les uns les autres.

Les mauvais bergers trahissent leur troupeau en le vendant à ses ennemis. Ils profitent des avantages de la situation, pendant que le troupeau, trompé et trahi, ne récolte que des coups. Dans toute société, les traîtres sont souvent les meneurs ; ils envoient la masse se faire tuer pour leurs intérêts et restent tranquillement chez eux. Il y a partout des dupes et des imbéciles qui font les affaires des autres tout en compromettant les leurs. Quelle duperie !

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